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FAUT-IL PARLER DES FINS DERNIÈRES ?

Pour une catéchèse intégrale en vue de l'évangélisation

par Jean-François REILLE
en coopération avec Véronique Chevriaut 

 

Tout ce qui a été accompli comme gestes d'amour et de solidarité,
Comme paroles créatrices de bonté,
Comme cris de joie et de souffrance
Est déposé dans les mains de Dieu.
Et Dieu, à chacun, à tous sans exception, dit :
"C'est bien, bon et fidèle serviteur,
Viens dans mes bras, tendus pour t'accueillir".

 

Ce petit texte signé Dominique fait partie d'un dépliant édité par "l'Eglise catholique en Champagne-Ardenne", disponible dans les églises à l'intention des familles en deuil. Ce document s'intitule "celui que nous aimons nous a quittés". Il est couvert d'expressions très consolantes, très justes aussi : "la mort est la fin de la vie terrestre, mais la vie d'une personne ne se limite pas à ce qu'on peut en voir, en toucher ou en dire", "la mort, comme un passage semblable à celui de notre naissance, nous ouvre à la vie éternelle" etc.
Expressions très fondées, mais très incomplètes, très peu explicites sur ce que les chrétiens sont en droit d'attendre de leur Eglise, sur ce que celle-ci doit transmettre du message du Christ.
Car Dominique se trompe quand il annonce que "Dieu dit, à chacun, à tous sans exception : c'est bien, bon et fidèle serviteur…". Mais Dominique a sans doute le droit de se tromper…
Par contre, le Diocèse qui laisse imprimer ce dépliant tel quel, non seulement se trompe, mais, plus grave, il trompe les lecteurs sur certaines réalités de la Foi, il donne une fausse sécurité sur ce qui attend les hommes après la mort.
Mais cela ne serait rien encore si ce que dit Dominique n'était le reflet de ce qui se dit un peu partout, soit sur de tels livrets, soit même lors de célébrations d'obsèques religieuses.
Parmi d'autres exemples, en voici un qui est extrait d'un livret distribué dans certaines paroisses à l'occasion des obsèques (1). Bien sûr, ce livret est attrayant, bien conçu, mais que dit-on de la Foi de l'Eglise ? C'est fort simple, car tout y est très rassurant : "Nous irons tous au Paradis" : c'est à l'évidence ce qu'une personne non avertie tirera comme conclusion.
On y lit qu'il faut faire dire des messes pour les défunts "pour faire mémoire de ceux qui sont partis", ce qui n'est pas faux, mais incomplet. Et qu'il "est d'usage de célébrer une messe le jour anniversaire de la mort du défunt, jour aussi de sa naissance au ciel." Ne serait-il pas souhaitable de dire surtout que la messe est un secours pour l'âme des défunts, comme le dit l'Eglise : "En vertu de la communion des saints, les fidèles peuvent aider les âmes du purgatoire, en offrant pour elles des prières de suffrage, en particulier le sacrifice eucharistique…" (2)
Quand bien même ce livret ne s'adresserait qu'à des croyants convaincus, ce qui n'est pas le cas, les auteurs ne devraient pas dire que Dieu accueille tout le monde de la même façon. Soulignons toutefois que ce livret n'a pas l'Imprimatur…
Il semble là que ses auteurs aient oublié leur catéchisme quant aux notions de Purgatoire et d'Enfer. Pourtant, nous ne saurions mieux dire que l'Abbé Bandelier dans l'hebdomadaire "Famille Chrétienne" : "Il me suffit de savoir que Jésus affirme que l'Enfer existe pour y croire. Il faut en effet de sérieuses contorsions pour oublier que l'Enfer est cité de nombreuses fois dans l'Evangile. En outre, nier la réalité de l'enfer – c'est-à-dire le refus total et définitif de Dieu – c'est nier la réalité de l'homme et nier la vérité de Dieu. Si l'Enfer n'existe pas, ou s'il n'est pas une réelle possibilité, alors la liberté de l'homme est une vaste blague : tu peux faire tout ce que tu voudras, de toute façon ta destinée est décidée d'avance : tu iras au Ciel, que tu le veuilles ou non. S'il était impossible de refuser Dieu définitivement, il serait également impossible de Le choisir vraiment. Cela signifierait que nos actes, nos choix, notre histoire sont sans importance, sans conséquence". (3)
Mais nous dira-t-on, que devient la miséricorde de Dieu qui s'étend à tous les pécheurs ?
De nos jours, à force de vouloir paraître compréhensifs, on devient facilement incompréhensibles. Oui, Dieu nous regarde avec bienveillance, il nous aime malgré nos péchés. Mais il n'est pas indifférent à la façon dont nous agissons, dont nous aimons, dont nous croyons, dont nous essayons de progresser. Méconnaître cela nous conduirait à raisonner à l'envers. En effet, parce qu'il nous aime, il ne veut pas que nous nous laissions aller à nos mauvais penchants, il ne veut pas que nous nous abandonnions au Mal.
La plupart du temps, lorsque nous sortons d'une célébration d'obsèques, nous sommes rassurés : un jour, nous nous retrouverons tous "en Dieu", indistinctement. Il est beaucoup question de l'Amour. Mais de quel Amour s'agit-il ? Puisqu'on y laisse entendre que tous les hommes seront sauvés, cela n'engage nullement à rechercher cet Amour véritable qui vient de Dieu et qui nous invite à l'effort, voire au renoncement.
Savoir, croire que même nos plus petites actions ont valeur d'éternité, non seulement pour nous, mais pour toute l'Eglise car le moindre de nos actes a une valeur communautaire, le moindre de nos actes peut contribuer au salut de tous (on ne se sauve pas tout seul !). Savoir, croire que ce que nous disons, pensons, faisons, décidons, a valeur d'éternité et sera pris en compte au moment du jugement et influera sur notre salut. Cela a une réelle importance, une importance décisive : non, nous ne pouvons pas vivre comme nous l'entendons, nous laissant guider par nos passions, sans aucun souci de Dieu et à la fois assurer notre salut. Il nous faut aimer, faire le bien.
Si notre agir n'avait aucune importance, si nous étions tous sauvés "en bloc", comme "malgré nous", ce serait démotivant ! Car il n'est pas toujours facile de faire le bien, d'être bon, d'aimer en vérité.

Essayons de voir ce qu'il en est réellement et principalement ce que dit l'Eglise à ce sujet. J'entends bien que la plupart des points rappelés dans cet article sont tout à fait connus. La question posée est plutôt celle-ci : devons-nous les taire, les mettre sous le boisseau pour ne pas effrayer. Est-ce le service que nous voulons rendre à nos contemporains, au risque de leur Salut ?

 

La vie éternelle et le Jugement de Dieu : ce qu'en dit l'Eglise.

Il y a une cinquantaine d'années, les plus incroyants, les plus éloignés de Dieu parmi les gens qui assistaient à des obsèques, -et même ceux qui n'avaient pas été au catéchisme-, savaient plus ou moins confusément que la Foi de l'Eglise reposait en grande partie sur un Dieu qui jugeait tous les hommes : un Paradis, un Purgatoire, un Enfer. Qui sait même si cette pensée qu'ils récusaient a priori n'était pas quelque peu ancrée en eux, de façon qu'elle influe sur leur façon de vivre… En tout cas, rien dans les cérémonies ne venait contredire ce fait ; même sans connaître le latin, on comprenait suffisamment pour que, de ce côté, tout fût clair. Et il n'y avait pas que du latin. Là, on priait vraiment pour le salut du défunt, et on ne faisait que cela. L'Espérance n'était nullement absente, elle était juste à sa place.
Telle personne a oublié Dieu depuis sa profession de foi. Elle a passé sa vie entière sans penser à Lui. Elle a mené sa vie de façon désordonnée. Et maintenant, elle va directement au Ciel. Qui le croit ? Les moins informés se disent que c'est un peu fort ! A la limite, leur embryon de Foi se trouve ébranlé. Quelle est cette religion où tout est si facile, où les exigences n'existent pas. Bien sûr le défunt a aimé, il a fait de bonnes actions, mais n'avait-il pas des défauts, n'a-t-il pas fait de mauvaises actions ? Avait-il la foi ? La nature humaine n'est-elle pas blessée par le péché ?

D'ailleurs, que dit l'Eglise aujourd'hui ? Rien d'autre que ce qu'elle disait auparavant. Elle le dit autrement, avec des nuances, mais le fond demeure le même. Citons simplement deux articles de l'Abrégé du Catéchisme de l'Eglise catholique :
"La vie éternelle est la vie qui commence aussitôt après la mort. Elle n'aura pas de fin. Elle sera précédée pour chacun par un jugement particulier prononcé par le Christ, juge des vivants et des morts, et elle sera scellée au jugement final." (N° 207)
"Le jugement particulier est le jugement de rétribution immédiate que chacun, à partir de sa mort, reçoit de Dieu en son âme immortelle, en relation avec sa foi et ses œuvres. Cette rétribution consiste dans l'accession à la béatitude du ciel, aussitôt ou après une purification proportionnée, ou au contraire à la condamnation éternelle de l'enfer." (N° 208)

Dans "Spe salvi", Benoît XVI emploie l'expression "mériter le ciel grâce à nos propres oeuvres" et il l'explicite dans les lignes suivantes :
"…il –le Ciel- est toujours plus que ce que nous méritons ; il en va de même pour le fait d'être aimé qui n'est jamais une chose "méritée", mais toujours un don. Cependant, avec toute notre conscience de la "plus-value" du "Ciel", il n'en reste pas moins toujours vrai que notre agir n'est pas indifférent devant Dieu et qu'il n'est donc pas non plus indifférent pour le déroulement de l'histoire." (N° 35)

 

Le Concile Vatican II.

Il serait vain de laisser croire que le dernier Concile a modifié notre façon de croire en la justice divine ; une citation suffira :
"En effet, avant de régner avec le Christ glorieux, tous nous devrons être mis à découvert "devant le tribunal du Christ, pour que chacun reçoive le salaire de ce qu'il aura fait pendant qu'il était dans son corps, soit en bien, soit en mal" (2Cor. 5,10) ; et à la fin du monde "les hommes sortiront du tombeau, ceux qui auront fait le bien pour une résurrection de vie, ceux qui auront fait le mal pour une résurrection de condamnation" (Jean 5,29 ; cf. Mat. 25,46). C'est pourquoi, estimant qu'il n'y a pas de proportion entre les peines du présent et la gloire qui doit se manifester en nous" (Rom. 8,18 ; cf. 2 Tim.2,11-12), nous attendons, solides dans la foi, "la bienheureuse espérance et la manifestation glorieuse de notre grand Dieu et Sauveur, le Christ Jésus" (Tite 2,13) "qui transformera notre corps de misère en un corps semblable à son corps de gloire" (Phil. 3,21), et qui viendra "se faire glorifier dans ses saints et admirer en tous ceux qui auront cru" (2Thess. 1,10). (Constitution sur l'Eglise – caractère eschatologique de l'Eglise en marche et son union avec l'Eglise du Ciel – N° 48).
Il serait tout aussi vain de vouloir "couper" Vatican II des conciles qui l'ont précédé et de le présenter comme quelque chose de tout à fait nouveau. D'ailleurs, ce sont les Pères conciliaires qui le déclarent eux-mêmes dans la première Constitution : "L'Eglise se propose de préciser davantage, pour ses fidèles et pour le monde entier, en se rattachant à l'enseignement des précédents Conciles, sa propre nature et sa mission universelle" (Constitution dogmatique sur l'Eglise – Introduction). Il s'agit bien d'une herméneutique de la continuité dont Benoît XVI démontre l'évidence, idée dont Gérard Soulages se faisait déjà le promoteur en 1979, je cite : "Aussi, il m'apparaît de plus en plus évident que Vatican II doit s'interpréter en lien, et non pas en rupture, avec toute la Tradition de l'Eglise, et spécialement avec sa Tradition conciliaire." (4)

 

Eclairage qui nous vient de Gérard Soulages.

Au moment d'approfondir, je fais appel à Gérard Soulages qui, tant de fois, a permis aux adhérents et aux lecteurs d'aborder les sujets les plus difficiles. Je me réfère pour cela à un texte de décembre 1990 (5):
 "Dieu est une mémoire vivante qui engendre à une existence supérieure ceux qui répondent à son Amour. Mystère du Ciel. Effroi devant la possibilité de l'Enfer. L'Eglise ne damne personne. Pas même Judas. Donc ne désespérons pour personne. En revanche, pensons au Jugement dernier. Nous serons jugés. Dies irae, dies illa. Nous verrons celui que nous sommes, réellement, - et l'enfant de Dieu que nous aurions pu être. Et ce Jugement sera notre purification. Rôle du Christ. Rôle de Marie. Rôle des Saints. Croyons à la miséricorde.
Ce n'est pas finalement ce que je crois (ou ne crois pas) qui compte, ce que croient François, Pierre ou Janine, mais ce que croit et enseigne l'Eglise, ce dont elle vit, car l'Eglise est bien autre chose que la somme des chrétiens ou la somme de leurs croyances. Les croyances subjectives ont certes quelque intérêt, mais seulement comme l'écho plus ou moins fidèle, plus ou moins médiocre, d'une Réalité religieuse supérieure, transcendante aux individus, même si pour subsister dans l'Eglise cette réalité religieuse a besoin en quelque sorte de moi, même si elle est en même temps en partie immanente dans chacun des chrétiens, particulièrement présente chez les saints, qui vivent de la foi de l'Eglise et sont ses témoins parfois resplendissants. (…)
 "Nous portons en nous le ciel et l'enfer, - Dieu et sa douce présence, et le refus de Dieu et son atroce absence. Je puis consentir à être recréé par l'Amour de Dieu, et alors je deviens son enfant, et je redécouvre une innocence nouvelle et une nouvelle bonté. La Charité c'est d'aimer comme Dieu aime, avec une infinie patience, une infinie disponibilité, une infinie intelligence et une infinie bonté… Mais je puis refuser Dieu, je puis refuser d'être aimé. (…)"

Il existe de nombreux passages de l'Evangile où le Christ nous met en garde contre le péché qui au dernier jour peut nous éloigner définitivement de Dieu. L'Abbé Bandelier dans  "Famille Chrétienne" en dénombre soixante-douze où est évoqué le jugement de Dieu et dix-sept où le Christ est désigné comme juge.

 

Le péché originel.

Tout ce que nous venons de dire nous amène à constater que l'on occulte souvent des parties essentielles du dogme catholique, telles que le Jugement de Dieu ou l'existence de l'âme ; il existe une autre partie des Ecritures qui n'est plus guère évoquée et qui est liée au sujet qui nous occupe aujourd'hui. Il s'agit du péché originel.
Pourquoi ne trouve-t-on plus trace de cette notion dans bon nombre de manuels de catéchèse, alors qu'on la trouve bien sûr dans le Catéchisme de l'Eglise Catholique et dans le Catéchisme pour adultes des Evêques de France qui écrivent : "la doctrine du péché originel nous dit quelque chose de fondamental et de toujours actuel", mais elle n'est presque jamais évoquée ailleurs.
On me permettra cette petite anecdote : il y a huit jours, j'écoutais une émission de spiritualité sur une radio chrétienne (6). La journaliste posa cette question : "Et cette histoire de péché originel, elle a la vie dure quand même ! Vous pensez qu'on commence à s'en débarrasser, n'est-ce pas ?" (sic). Heureusement, la conférencière n'alla pas dans ce sens et expliqua très bien ce qu'il fallait en penser par rapport à la désobéissance à Dieu, sans toutefois la replacer dans le contexte de l'Histoire du Salut.
Cette question est une des plus difficiles auxquelles nous soyons invités à répondre. Dans plusieurs articles, Gérard Soulages a abordé cette partie de la foi chrétienne, sans laquelle il est difficile de comprendre la venue du Christ et de quoi celui-ci est venu nous sauver ; c'est notamment à cette occasion que le Cardinal Ratzinger l'avait remercié pour son apport : "(vos réflexions) constituent un grand pas au sujet de la relecture nécessaire de ce dogme dans le contexte de la vision moderne du cosmos et de l'origine de l'homme. Elles vont dans la juste ligne et jettent une lumière nouvelle sur la compréhension de l'essence du péché originel" (lettre du 2 mars 2001). Voici quelques citations puisées dans le bulletin de Fidélité et Ouverture 157 (octobre 2000) (7):
"Pourquoi insister sur ces problèmes ? Pourquoi obliger des chrétiens à réfléchir sur le mystère de la Création et sur celui du Péché originel ? La réponse est trop certaine : les progressistes, en rejetant dans l'oubli le mystère du Péché originel, blessent la Foi en eux et chez leurs amis. Ils obscurcissent d'abord la signification fondamentale de l'histoire de l'Humanité et ils n'arrivent plus à expliquer les perturbations du cœur de l'homme, ordonné au Bien mais parfois profondément enlisé dans le Mal. Enfin et surtout, ils perdent le secret du Christianisme, les raisons de l'Incarnation rédemptrice, car comment expliquer l'importance première du Salut apporté par le Christ qui a exigé le Sacrifice de la Croix si l'on ignore la gravité du Péché originel ? 
Certes, une vision optimiste de la vie et du progrès de l'humanité est une première cause de l'oubli du mystère du péché originel. Mais comme cette explication apparaît superficielle ! Comment expliquer que des prêtres réfléchis, que des laïcs dévoués, puissent ignorer si facilement une théologie qui a commandé pendant des siècles la foi de l'Eglise ? Je constate que ces hommes s'irritent lorsqu'ils sentent que l'on pourrait les accuser de "fondamentalisme". Soudain ces chrétiens se découvrent incapables d'une exégèse rigoureuse donc critique de la Genèse et de l'épître aux Romains de Saint Paul, alors que pèse dans leur inconscient une certaine imagerie naïve de la création d'Adam et Eve : complexe d'infériorité, complexe de doute… Ces hommes refusent la théologie du Péché originel parce qu'ils ne sont pas capables de l'approfondir. Nous ne méditerons jamais assez sur les premiers chapitres de la Genèse qui expriment la profondeur de nos relations avec Dieu et servent de fondement à la Révélation Chrétienne. Certes, la recherche scientifique a définitivement bouleversé la "naïveté" des anciennes représentations bibliques. Mais la signification métaphysique de ces textes reste et elle s'impose à qui réfléchit. Pour tout homme cultivé, le texte de la Genèse est une sorte de "parabole" d'une richesse extrême qu'il faut analyser avec méthode et rigueur pour en découvrir la signification théologique, celle qui engage la foi chrétienne (…)".
Pour résumer le propos de Gérard Soulages, comprenons que les découvertes archéologiques et scientifiques n'ont pas détruit le texte de la Genèse. Elles peuvent permettre de l'approfondir, mais tout n'est pas au même niveau :
Les chapitres 5,6,7 et 8 de l'épître aux Romains sont à méditer. Il y a eu certainement, après la création du premier homme, ce que Teilhard lui-même appelait une "catastrophe spirituelle primordiale". Mais cette certitude n'est pas de type "scientifique" : elle est d'ordre de la Foi. C'est pour cette raison que nous ne pouvons pas nous représenter concrètement, empiriquement, le Péché originel. Nous ne pouvons pas l'imaginer. C'est une faute de logique, et finalement une faute contre la foi, que de chercher à passer directement d'une "représentation théologique" à une représentation concrète historique, de type empirique."
Tout cela nous amène à conclure que le dogme du péché originel apporte un éclairage nécessaire pour qui cherche à percer le mystère du mal, toujours à l'œuvre dans nos vies et dans le monde. Et ce mystère de la souffrance et du mal, mystère d'iniquité, appelle nécessairement une justice qui ne peut être que celle de Dieu, le seul qui "sonde les reins et les cœurs". Ainsi, péché originel et fins dernières de l'homme, tout se tient et l'on ne peut desceller une pierre si importante de l'édifice sans prendre le risque que l'ensemble devienne incohérent et incompréhensible.

 

Eclairage qui vient du Cardinal Lefebvre, archevêque de Bourges (1943-1969).

Pourquoi trouve-t-on parfois des divergences entre ce que dit l'Eglise et ce qu'on entend de la part d'hommes de foi ? Comment en est-on arrivé là ? J'ose une réponse : ne doit-on pas y voir une forme de charité ? Ne veut-on pas rassurer, consoler, même au détriment d'une partie de la Vérité ?
Sur cette question, le Cardinal Lefebvre, Archevêque de Bourges de 1943 à 1969 et président de la Conférence épiscopale française de 1965 à 1969, apportait une réponse. Celui qui fut mon Evêque avait confié son testament spirituel à Gérard Soulages pour qu'il le publie, ce qui fut fait dans un livre "Fidélité et Ouverture". Dans cet extrait, le Cardinal met en lumière des écueils qui font que, de nos jours, l'on hésite à annoncer certaines vérités, au risque de ne plus être compréhensible :
"De nos jours, les évêques, les prêtres, les fidèles, plus que jamais préoccupés de tout ce que postule un apostolat fécond, sont conscients de l'obligation, pour le ferment, d'être incorporé à la pâte pour la faire lever et lui communiquer sa saveur. Pour l'intelligence, le cœur, l'âme, cela peut être fort enrichissant, même surnaturellement. L'effort d'attention à tout homme, de réflexion chrétienne pour surmonter les obstacles, le courage ne cédant pas aux difficultés multiples de la tâche d'évangélisation à réaliser, peuvent devenir un merveilleux exercice de foi, de charité et d'espérance. Ces vertus, chrétiennes par excellence, transparaissant dans l'attitude de l'apôtre et dans toute sa conduite peuvent, encore bien mieux que des paroles, porter, en des milieux incroyants, un témoignage convaincant à la Vérité. (…)
Le risque est, actuellement, d'autant plus grand pour celui qui se livre à l'apostolat, que l'attention portée aux personnes plus qu'elle ne l'était autrefois, accapare davantage. Plus que jadis, on est persuadé que tout effort éducatif – et l'effort apostolique en est un au premier chef – doit tenir grand compte des sujets qu'il veut atteindre. Mais de cette heureuse tendance peut résulter un obscurcissement de l'objet même de l'éducation dont il s'agit ; une moindre attention à la valeur réelle des moyens surnaturels dont nous disposons pour l'évangélisation et la sanctification des hommes. Cet homme qui, en soi, et souvent sans qu'il le soupçonne, "passe infiniment l'homme", nous devons l'aider à atteindre sa pleine stature humaine, en en faisant "un fils de Dieu" par une participation à la vie d'infinie charité.
"Humaniser pour christianiser", la formule est acceptable si l'on entend par là une préparation à assurer et un moyen, parfois nécessaire, à employer. Mais la formule devient détestable si elle masque la profondeur de l'œuvre à accomplir. C'est en christianisant qu'on peut, en toute vérité, humaniser celui qui, par un instinct foncier est, d'abord, tourné vers lui-même. (…)
La tendance actuelle à vouloir que nos actes soient "signifiants et crédibles" aux yeux des incroyants que nous voulons atteindre, n'est pas sans danger. A lui donner priorité dans nos préoccupations, nous risquons fort de devenir insignifiants des réalités surnaturelles dont nous sommes porteurs au service de nos frères. Nous sommes en péril de fausser la vision qu'ils doivent acquérir dans la lumière de la foi, de ce dont ils ont le plus grand besoin et dont l'incomparable valeur leur échappe.
A se laisser glisser sur cette pente, certains en arrivent à adapter, autant qu'ils le peuvent, le christianisme aux mentalités de ceux qu'ils désirent atteindre, au point de ne leur présenter que ce qui leur semblera plus naturellement attrayant et plus facilement acceptable. On peut ainsi en venir à n'apporter qu'une foi tronquée et à en voiler à l'excès le côté le plus profond (…).
Lorsque nous parlons de la Justice de Dieu, de sa colère, de la condamnation qu'il porte contre nous, ce que nous signifions surtout, ce sont les désastreuses conséquences de la relation d'opposition que notre péché a créée de Lui à nous. (…) Lorsqu'Il a assumé notre humanité et utilisé, pour se faire connaître et aimer, notre propre langage, Il nous a fait percevoir ce que nous pouvions et devions penser de ce qu'Il est dans les profondeurs insondables de son Etre, en nous révélant qu'Il est l'Amour, don de soi sans aucune limite, pour le plus grand honneur et le plus grand bonheur de ceux qui veulent le recevoir. Qui l'accueille en est divinement ennobli et participe à sa grandeur et à sa vie, s'acheminant, en Lui, vers Sa joie et Sa gloire."

 

Spe Salvi (dans l'Espérance nous avons été sauvés).

Dans son encyclique "Spe salvi", Benoît XVI démontre qu'il n'y a pas opposition entre l'annonce du Jugement de Dieu et l'espérance qui habite ceux qui croient dans le Christ. Bien au contraire, cette espérance doit conduire les croyants à faire connaître intégralement le message du Christ et partant de là tout ce que l'Eglise est chargée de transmettre.
L'espérance du Salut est intimement liée à la responsabilité de chacun, et c'est tout le problème qui nous occupe. Dans cette encyclique, on peut dire que Benoît XVI nous éclaire sans rien cacher de la Vérité. C'est tout ce qu'on attend de notre Eglise.
Voici quelques extraits de "Spe salvi" :
 "La rédemption nous est offerte en ce sens que nous a été donnée l'espérance, une espérance fiable, en vertu de laquelle nous pouvons affronter notre présent : le présent, même un présent pénible, peut être vécu et accepté s'il conduit vers un terme et si nous pouvons être sûrs de ce terme, si ce terme est si grand qu'il peut justifier les efforts du chemin (…)» (Introduction).
"Jésus, qui a dit de lui-même être venu pour que nous ayons la vie et que nous l'ayons en plénitude, en abondance (cf. Jn 10,10), nous a aussi expliqué ce que signifie "la vie" : "La vie éternelle, c'est de te connaître, toi le seul Dieu, le vrai Dieu, et de connaître celui que tu as envoyé, Jésus-Christ" (Jn 17,3)." (N° 27)
"La protestation contre Dieu au nom de la justice ne sert à rien. Un monde sans Dieu est un monde sans espérance (cf. Ep. 2,12). Seul Dieu peut créer la justice. Et la foi nous donne la certitude qu'il le fait. L'image du Jugement final est en premier lieu non pas une image terrifiante, mais une image d'espérance ; pour nous peut-être même l'image décisive de l'espérance. Mais n'est-ce pas aussi une image de crainte ? Je dirais : c'est une image qui appelle à la responsabilité. Une image, donc, de cette crainte dont saint Hilaire dit que chacune de nos craintes a sa place dans l'amour. Dieu est justice et crée la justice. C'est cela notre consolation et notre espérance. Mais dans sa justice il y a aussi en même temps la grâce. Nous le savons en tournant notre regard vers le Christ crucifié et ressuscité. Justice et grâce doivent toutes les deux être vues dans leur juste relation intérieure. La grâce n'exclut pas la justice. Elle ne change pas le tort en droit. Ce n'est pas une éponge qui efface tout, de sorte que tout ce qui s'est fait sur la terre finisse par avoir toujours la même valeur. Par exemple, dans son roman les frères Karamazov, Dostoïevski a protesté avec raison contre une telle typologie du ciel et de la grâce. A la fin, au banquet éternel, les méchants ne siègeront pas indistinctement à table à côté des victimes, comme si rien ne s'était passé. (…)» (N° 44)
"Il n'est jamais trop tard pour toucher le cœur de l'autre et ce n'est jamais inutile. Ainsi s'éclaire ultérieurement un élément important du concept chrétien d'espérance. Notre espérance est toujours essentiellement aussi espérance pour les autres ; c'est seulement ainsi qu'elle est vraiment espérance pour moi. En tant que chrétiens nous ne devrions jamais nous demander seulement : comment puis-je me sauver moi-même ? Nous devrions aussi nous demander : que puis-je faire pour que les autres soient sauvés et que surgisse aussi pour les autres l'étoile de l'espérance ? Alors j'aurai fait le maximum pour mon salut personnel." (N° 48)

 

Evangéliser avec le Catéchisme de l'Eglise catholique et le Directoire Général pour la Catéchèse.

Le 5 février dernier, Mgr Maillard, Archevêque de Bourges, a engagé une vaste mobilisation afin d'améliorer la catéchèse et d'y faire participer l'ensemble de la communauté chrétienne. Plus de quatre ans après la mise à disposition du "Texte National pour l'Orientation de la catéchèse en France", est promulgué un "projet catéchétique diocésain", à partir duquel chaque paroisse doit proposer de quelle manière elle entend travailler sur ce sujet.
Ce projet fourmille d'idées et de propositions ; il montre la confiance que l'on doit avoir dans les différents acteurs qui animent nos paroisses. Il est de nature à redonner l'espérance.
Toutefois, ce que nous écrivions en mai 2007 se révèle exact. Avec d'éminentes qualités, il manquait au Texte national de donner des directives précises et des délais raisonnables pour que le catéchisme évolue rapidement. Quoique nos évêques soient convaincus qu'il faut "faire quelque chose", on peut dire que la notion d'urgence n'est pas un paramètre qui entre en ligne de compte, surtout si l'on remarque que le Directoire général demandait déjà (en 1997) qu'un "projet diocésain de catéchèse articulé et cohérent" soit établi dans chaque diocèse (Art. 274).
Il est juste de dire aussi que certains diocèses ont réagi plus vite et ont dépassé le stade du projet. Parfois, des décisions importantes ont été prises.
Qu'on ne nous fasse pas dire ce que nous ne disons pas : il existe de la part des Evêques de France une volonté affirmée d'améliorer la catéchèse ; des progrès ont été accomplis, mais le problème du contenu de celle-ci n'est pas résolu. Parler de la Création (qui devrait trouver place au début des parcours de catéchèse), du péché originel, des fins dernières, ce n'est pas une option, quelque chose qu'on pourrait prendre ou laisser de côté. Si l'on veut évangéliser, c'est-à-dire annoncer la Bonne Nouvelle, ces notions font partie intégrante du mystère de Dieu et sont incontournables pour comprendre le sens de la vie et y conformer notre existence.
De même, l'apprentissage de la prière, en particulier de la prière personnelle (chapelet) est un des fondamentaux pour qui veut évangéliser, car celle-ci nous fait entrer dans l'intimité de Dieu. Il faut garder à l'esprit que, quelle que soit notre vocation, il s'agit d'engager toute une vie, d'être fidèles.
Comme le dit bien le Cardinal Schönborn (8) : "Le Catéchisme de l'Eglise catholique a montré que la synthèse est réalisable, que l'expression organique et organisée de la doctrine de la foi est possible aujourd'hui." Or, dans le même esprit, il manque toujours un véritable manuel de catéchisme pour les enfants de France. (9)
Quant au Directoire Général pour la Catéchèse, il est mis en exergue du Projet catéchétique diocésain de Bourges. Mais jusqu'à quel point en a-t-on mesuré l'importance ? S'il est vrai que nous lui sommes fidèles dans certaines parties, il est vrai aussi que nous lui sommes infidèles dans d'autres tout aussi nécessaires.
Voici quelques citations du Directoire :
 "Quant au contenu de la catéchèse, divers problèmes demeurent, comme certaines lacunes doctrinales au sujet de la vérité sur Dieu et sur l'homme, sur le péché, la grâce et les fins dernières. (art. 30)."
"Dans cette tâche d'inculturation de la foi, la catéchèse doit transmettre le message évangélique dans son intégrité et sa pureté. Jésus annonce l'Evangile intégralement : "Tout ce que j'ai entendu du Père, je vous l'ai fait connaître" (Jn 15,15) (art 111)"
"Présenter le message évangélique intégral (10): aucun aspect fondamental ne doit être passé sous silence ; aucune sélection ne doit être effectuée dans le dépôt de la foi. (art. 112)."
"Le message que transmet la catéchèse a un caractère organique et hiérarchisé. Il constitue une synthèse cohérente et vitale de la foi. (art 114)"
"Dans l'explication du Symbole, la catéchèse montrera que les grands thèmes de la foi (la création, le péché originel, l'Incarnation, Pâques, la Pentecôte, l'eschatologie…) sont toujours une source de vie et de lumière pour l'être humain. (art. 117)."
Nous pourrions multiplier les exemples qui montrent que, décidément, le contenu de la catéchèse a aussi une grande importance. Nous pensons qu'à défaut d'en tenir compte, tous les efforts déployés n'auront qu'une faible incidence sur le cours des choses.
Non, nous ne ferons pas l'économie d'un retour à l'enseignement intégral sur ces questions si nous voulons évangéliser.

La lettre de Saint Paul aux Corinthiens vient à point, en ce dernier dimanche de février, pour apporter notre conclusion :
"…Celui qui me juge, c'est le Seigneur. Alors, ne portez pas de jugement prématuré, mais attendez la venue du Seigneur, cas il mettra en lumière ce qui est caché dans les ténèbres, et il fera paraître les intentions secrètes. Alors, la louange qui revient à chacun lui sera donnée par Dieu." (Cor. 4,1-5)
Beaucoup prier, toujours espérer, mais ne jamais paraître décider à la place de Dieu qui seul connaît le cœur de l'homme.

(extrait bulletin Fidélité et Ouverture N° 193 – mai-juin 2011)

 

 

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